Ancien élève du lycée Hector Berlioz à Vincennes, Fernand a 18 ans lorsqu’il s’envole pour San Diego, aux USA, en août 1968. Entre les barricades parisiennes qu’il venait de quitter et la grandeur des États-Unis, il a vécu une année de contrastes saisissants. Aujourd’hui âgé de 75 ans, il revient avec émotion sur cette expérience de boursier AFS qui a non seulement façonné son regard sur le monde, mais a aussi agi comme un véritable catalyseur pour son avenir.
Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
J’ai aujourd’hui 75 ans. En août 1968, je suis parti pour un an aux États-Unis avec l’American Field Service (AFS). À l’époque, nous étions environ 150 Français à partir. Je me suis retrouvé à San Diego, en Californie. Je pense que le facteur « voile », un sport que je pratiquais, a joué dans la sélection, même si, une fois sur place, j’ai surtout fait du surf !
Quel a été le déclic pour partir ?
C’est un de mes meilleurs copains qui m’en a parlé. Son prof d’anglais avait communiqué sur le programme. Lui n’était pas intéressé, mais moi, la rencontre d’autres cultures m’attirait. J’ai toujours été dans un environnement familial où on disait que le monde était un village […]. Mes parents comprenaient que c’était probablement quelque chose d’important pour me construire, compléter mon éducation et me préparer à ma vie d’adulte.
Comment s’est déroulée votre candidature ?
Il n’y avait que les États-Unis à l’époque et nous étions plusieurs milliers à candidater pour la bourse AFS. […] De mémoire, le dossier de départ était à remettre en tout début d’année. Il y a aussi eu deux dimanches après-midi passés à la maison avec d’anciens AFS. Ils venaient rencontrer l’environnement familial, le contexte, etc.
Puis, j’ai été monopolisé par les manifestations de mai 68 à Paris. J’avais complètement oublié l’AFS. J’ai passé le bac en me faufilant au travers d’un examen qui n’était qu’à l’oral, avec le stress que si je le ratais, je ne savais pas comment se passerait le rattrapage dans ce contexte. Puis, au mois de juillet, j’ai eu l’information comme quoi j’avais été sélectionné pour être boursier. On a été extrêmement contents !
Quel était le climat à votre arrivée aux USA en 1968 ?
Il faut savoir qu’à Paris, [avec mai 1968] j’étais très actif : les assemblées générales, les manifestations, les barricades… On avait l’impression qu’on allait changer le monde. Quand je suis arrivé, les Américains avaient une vision apocalyptique de la France, nourrie par les images des médias : des voitures brûlées, des CRS qui foncent sur des jeunes exaltés… Du haut de mes 18 ans, je me suis retrouvé dans un rôle d’ambassadeur. […] J’étais invité toutes les semaines au Rotary ou au Lions Club pour expliquer la politique française.
«En France, personne ne demandait mon avis sur des sujets sérieux ; là-bas, on me prenait à la fois pour un ambassadeur, un expert et un journaliste.»
Comment s’est passée votre immersion en Californie ?
Le rythme de vie était intense. On partait tôt le matin dans le mini-van familial. […] Ensuite, il y avait cours de 8h30 à 13h environ. J’avais été assez surpris par le Pledge of Allegiance au drapeau américain que je faisais aussi et que je connaissais par cœur. L’après-midi, je faisais du « soccer ». On rentrait à la maison vers 17h30 pour le dîner à 18h, ce qui, pour un Parisien, était un changement important. […] Je participais également au journal de l’école qui, dès le mois de septembre, avait fait sa une sur mon arrivée. […] On venait souvent me chercher à l’école pour m’emmener dans des associations afin de me poser des questions d’actualité. Il y avait une grande estime pour la culture française. Dans la zone où j’étais, nous vivions en totale harmonie, sans aucun sujet de race ou de religion.
Et votre famille américaine ?
J’étais dans une famille avec une fille plus jeune et un garçon qui était une sorte de génie […]. Ils faisaient partie d’un groupe de passionnés de science-fiction, ce qu’on appellerait des « geeks » aujourd’hui. Les parents, eux, étaient très éduqués et s’intéressaient beaucoup au monde extérieur.
«La mère était tout à fait extraordinaire : elle m’a véritablement adopté comme son fils.»
Le père était absolument adorable, mais très discret. Il était fan de photos. Il avait une collection de 150 ou 200 vieux appareils photo.
Le dimanche, nous allions souvent au zoo de San Diego ou dans des parcs pour faire des photos. À l’époque, ce n’était pas l’iPhone, on utilisait un posemètre ! Mon père m’avait offert un Nikon F, la « Rolls » de l’époque, pour mon bac. On prenait des milliers de clichés ! […] J’ai continué à être en contact avec [la famille] pendant très longtemps. Mais malheureusement, aujourd’hui, le père et la mère ont disparu.
Votre meilleur souvenir ?

Un événement absolument incroyable de cette année américaine est le « Bus Trip » où, en cinq semaines, on a traversé les États-Unis en suivant pendant un bon moment la fameuse Route 66. On a fait 13 étapes entre San Diego et Washington, D.C. À chaque arrêt, on restait deux ou trois jours, ce qui nous a fait traverser des coins incroyables.
On n’allait pas à l’hôtel, on allait dans une famille. Il y avait donc ce contact permanent. Au Texas, il y avait des barbecues, des soirées festives, beaucoup d’animations…
C’étaient vraiment de grands moments, jusqu’à Washington où nous avons été reçus à la Garden Party de Nixon dans les jardins de la Maison Blanche. J’ai même une photo de moi serrant la main à Nixon à l’époque !
C’était le lendemain de l’alunissage d’Armstrong. Je l’ai vu en groupe dans la famille dans laquelle j’étais. On était une cinquantaine de personnes autour de l’écran. C’était la nuit du 20 au 21 juillet 1969 à Washington.
Que reste-t-il de cette expérience aujourd’hui ?
Il n’y a pas de cours de « débrouillardise », mais cette expérience apprend à se sortir de beaucoup de situations en trouvant l’endroit où il faut passer. […] Dans ma vie professionnelle, le fait de parler l’anglais et d’être capable de m’exprimer en toutes circonstances a été déterminant. Je suis très redevable à l’AFS. Je pense que ça a changé en positif [un peu] le cours de ma vie.
«C’est une formation accélérée, car on est pris en charge, on n’est pas laissé à l’abandon. Il y a une vraie âme dans cette organisation.»
Un dernier mot sur l’importance de soutenir ces bourses ?
Participer au développement culturel d’un adolescent […] c’est participer à une éducation qui va rendre cette personne plus ouverte, plus adaptable aux différentes situations, plus capable de trouver des idées, d’innover, de sortir des sentiers battus. Et à la fois pour l’entreprise et le talent professionnel, mais également pour le bienfait du monde et les relations entre les personnes dans ce monde difficile, où il serait quand même bon que les gens se comprennent mieux et s’entendent mieux.
Note de la rédaction : Les propos rapportés sont ceux de la personne interviewée. Ils ont été très légèrement ajustés pour correspondre au format écrit, tout en veillant à préserver leur authenticité et leur spontanéité.
Retrouvez toute l’aventure de Fernand en vidéo sur notre chaine Youtube !

