Journaliste de métier, Didier Pourquery a lancé de nombreux médias internationaux en France, comme Métro ou The Conversation. Originaire de Bordeaux, c’est avec AFS Pays de la Garonne, qu’il s’est envolé pour le Missouri en 1971. Une expérience de boursier AFS qui, cinquante ans plus tard, continue de structurer sa vie personnelle et professionnelle.
Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je suis journaliste. J’ai travaillé dans beaucoup de journaux et j’en ai lancé pas mal aussi, notamment des médias internationaux en France. Aujourd’hui, je partage mon temps entre la présidence de The Conversation et la présidence du centre culturel et scientifique bordelais Cap Sciences. Je suis originaire de la banlieue bordelaise. J’ai fait mes études de lycée sur la rive droite, celle « un peu des ouvriers ».

Quel a été le déclic pour partir avec AFS ?
En terminale, je suis tombé sur un tout petit papier, sur le bout de liège qu’il y avait à l’entrée du lycée. Ça parlait de l’AFS et des bourses pour les États-Unis.
Je n’avais jamais quitté la Gironde, à part deux ou trois échanges en Angleterre. L’Amérique, pour moi, c’était le rêve absolu, nourri par le jazz, Chicago, et mes lectures de Steinbeck ou Dos Passos.
Mon prof d’anglais m’a dit en rigolant : «Bon, vous reviendrez sans doute avec un accent à couper au couteau. Mais vraiment, ça pèsera lourd dans votre parcours !»
Comment s’est passée votre immersion dans le Missouri ?
La famille avait un fils de mon âge et une fille un peu plus jeune. Le père était ingénieur et agronome, et ma mère américaine n’avait pas encore repris de travail. Par la suite, elle est devenu professeur. C’étaient des méthodistes, des gens chouettes et ouverts.
Le plus extraordinaire, c’est que j’étais très catho. [En France], j’étais déjà impliqué dans l’aumônerie, dans la vie boy scout etc. Mais tout d’un coup, j’ai découvert les méthodistes. Mais pas que les méthodistes, la vie en église et la vie en paroisse. À Bordeaux, je faisais déjà partie d’une paroisse , mais là, c’était une tout autre chose. C’était une vie autour de l’église, avec des youth group, avec tout un tas de choses très dynamiques.
Puis, chaque jour, c’était des découvertes, des chocs culturels incroyables. Et j’étais comme une éponge : j’avais envie de tout comprendre. J’avais un atout : j’étais guitariste. C’était bien, surtout aux États-Unis au début des années 70, d’avoir une guitare. Au lycée, j’avais un catalogue merveilleux de cours: j’ai pris histoire américaine, culture générale, des cours de speech etc. Entre le cadre de l’école et le cadre de l’église, c’était vraiment top.
Il y avait aussi la vie à la campagne… La campagne, je connaissais bien, mais je connaissais plutôt les vignes. Et donc, je me suis retrouvé la première semaine à faire des bottes de foin. J’avais une allergie aux graminées, mais absolument horrible ! Mais cela n’était même pas imaginable pour mon père américain que je ne le fasse pas. Ma mère américaine m’a fabriqué un masque et je suis allé faire les foins. Puis tous les soirs, avec mon frère américain, on prenait le « pickup truck » et on allait nourrir les bêtes. Y compris les soirs où il faisait moins 20 degrés et qu’on avait de la neige jusqu’aux genoux ! C’étaient des choses que j’avais jamais faites avant !
Quels souvenirs gardez-vous de votre vie là-bas ?
C’était une époque assez particulière. Aux États-Unis, ça a été vraiment un moment de prise de conscience de ce que c’était que la guerre, avec le risque de la mort. Il y avait des jeunes, à peine plus vieux que moi, qui avaient vraiment la trouille d’être tirés au sort pour partir au Vietnam. J’avais une très bonne copine dont le frère venait d’être tué là-bas. On chantait les chansons de Woodstock, les protest songs. C’était un drôle de mélange : cette menace au fond de la tête et, en même temps, la joie de vivre des lycéens.
Aussi, même si c’était un état assez avancé, il y avait quand même les noirs d’un côté et les blancs de l’autre. Par exemple, j’étais fan de jazz. Un jour, des filles m’ont invité à une soirée jazz qui était organisée par la communauté noire du lycée : The All Black Night. J’étais le seul blanc à y aller.
Mais il y avait des choses plus simples. […] Pour moi, tout était magique, mais vraiment magique. Comme je n’avais pas le droit de conduire, lorsque j’avais des « dates » c’étaient les filles qui venaient me chercher. C’était la grosse rigolade dans la famille : « Didier, your date is in front of the house! ».
J’ai vécu un autre petit choc culturel qui a duré toute ma vie. Les hamburgers frites ! À l’époque, il n’y en avait pas en France. Donc, j’ai découvert ça, cette grande facilité d’arriver avec sa bagnole et de commander, et les cinémas en plein air où on venait avec sa bagnole, « les drive-in theaters ». Tous les jours, il y avait des trucs comme ça !
Puis Columbia était une ville universitaire, mais de taille moyenne, ce qui faisait que c’était à la fois facile, mais on n’était pas perdu. Et les gens, ils se connaissent, ils s’entraident, etc. C’est une très bonne ambiance, quoi. Et donc, voilà, j’ai profité de tout ! J’ai aussi découvert la pub partout, la télé avec des émissions qui me marquaient. Tout ça, c’était en permanence !
À un [autre] moment dans l’année, on changeait de lycée pour aller passer deux semaines dans un autre lycée très très différent. Et donc, je me suis retrouvé pendant deux semaines dans un lycée à East Saint-Louis. […] Où j’étais l’un des seuls non-noirs du lycée. Et j’ai vécu pendant deux semaines dans une famille hyper pauvre. Les mecs, ils n’avaient rien à bouffer.
«Et ça faisait partie de l’expérience aussi. [..] On vous sort de votre cocon et on vous met ailleurs. Et là, c’était quelque chose !»
Et votre retour ? Que reste-t-il de cette expérience aujourd’hui ?
L’AFS a continué bien après mon retour. Mais déjà, il faut savoir qu’à mon retour aussi, j’ai vécu un deuxième choc culturel. Quelque temps avant mon retour en France, on devait être en mai, le téléphone sonne. C’était mon père. Il m’appelait, bien sûr à 3 heures du matin, parce qu’il n’avait jamais compris les décalages horaires…
Mes parents étaient alors en train de déménager à Paris. Il me dit : « Voilà, il faut que tu réfléchisses un peu à ce que tu vas faire après. » J’ai répondu : « j’ai envie de devenir journaliste, de m’occuper d’écologie. » En 1971, le mot écologie…
Il me dit : « Oui, enfin bon, on verra. En attendant, je t’ai inscrit au concours de Sciences Po. Et voilà, ça n’a pas l’air compliqué. Tu verras, je t’envoie quelques bouquins pour que tu puisses potasser tes cours et passer ton concours. » Je n’ai pas eu le choix. J’ai dit : « Oui, papa », et j’ai raccroché. Cela a un peu sonné la fin de la parenthèse enchantée ; il fallait rentrer dans le dur.
[Au retour] Le choc culturel a été brutal. Je rentre à Paris et je me retrouve pour le concours dans un amphi bourré de blazers bleu marine et de lodens verts. Heureusement, dès le premier jour, je tombe sur deux personnes, deux AFSers. Grâce à cette confraternité AFS, nous sommes devenus inséparables [à Sciences Po]. L’un d’eux, Pierre, est encore aujourd’hui, à 71 ans, mon meilleur pote. On avait tellement de choses en commun, y compris la guitare !.
Et puis, mon père est mort dans un accident de voiture quand il avait 49 ans. Ma mère est morte assez vite après. Et d’une certaine manière, ma famille américaine est devenue ma famille d’adoption. Ma mère américaine, Mom, est pour moi un rôle model extraordinaire. Elle a voyagé dans le monde entier. […]. Elle tient encore à 92 ans une boutique de produits équitables qu’elle fait venir d’Amérique latine pour aider des villages de femmes, c’est quelqu’un d’assez extraordinaire. […] Elle est venue fêter ses 90 ans chez moi, en France, et je retourne la voir à Columbia chaque année.
Là, je vais y aller une fois en septembre. Il faut dire aussi, je suis journaliste, et à Columbia, il y a la plus vieille université de journalisme des États-Unis. Donc, je suis intervenu quelques fois dans des cours de cette école de journalisme. Là, je suis invité en septembre pour intervenir. L’expérience AFS, pour moi, c’est une expérience structurante. […] Et ça a été utile toute ma vie.
Un dernier mot sur « l’esprit AFS » et l’importance de soutenir ces bourses ?
Pour moi, aider l’AFS, c’est aider à fabriquer du véritable interculturel. On ne cherche pas à fabriquer de l’homogénéité, mais des gens qui s’adaptent, des gens qui sont ouverts, des gens qui posent des questions.
« Aujourd’hui, faire de l’interculturel, faire du pluriculturel, du multiculturel, c’est essentiel. »
C’est une expérience qui apprend à sortir de sa zone de confort. Aujourd’hui, pas mal de jeunes se replient devant un écran et sur une zone de confort culturelle. Avec AFS, au contraire, on vous jette à l’eau. C’est un atout majeur, car toutes les entreprises, même purement françaises, en ont besoin. Personnellement, dans mon travail de reporter, il fallait que j’aille partout dans le monde et cela me demandait de m’adapter en permanence.
La force de l’AFS, ce n’est pas de créer un simple « réseau de business » ou de « young leaders ». L’AFS, ce sont les comportements. Ce sont les attitudes. Et ça a un impact profond sur la capacité à travailler ensemble. C’est une véritable école de l’étonnement. Mais de l’étonnement positif. Soutenir ces bourses, c’est soutenir des jeunes ouverts, adaptables, curieux et capables de naviguer dans un monde global.
Note de la rédaction : Les propos rapportés sont ceux de la personne interviewée. Ils ont simplement été très légèrement ajustés pour correspondre au format écrit, tout en veillant à préserver leur authenticité et leur spontanéité.
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